Brasserie Dow
Montréal - Québec - Canada
L’histoire de la brasserie Dow commence bien avant la silhouette industrielle qui marque aujourd’hui le sud-ouest de Montréal. À la fin du XVIIIe siècle, la bière n’est pas un produit de loisir, mais une nécessité quotidienne, liée au travail, à l’alimentation et à la survie dans une colonie encore en transformation. Fondée par Thomas Dunn à La Prairie, la brasserie s’implante sur un territoire de passage, fréquenté par les voyageurs, les marchands et les ouvriers circulant entre Montréal et le sud.
Très tôt, la demande dépasse la capacité de production. La bière circule dans les auberges, les hôtels, le long des quais et dans les chantiers. Ce succès entraîne le déplacement progressif des installations vers Montréal, là où l’industrie, le port et le chemin de fer redessinent la ville. La production s’établit finalement le long de la rue Notre-Dame, au cœur d’un paysage industriel en pleine expansion.
Sous l’impulsion de William Dow, la brasserie s’agrandit sans cesse. Les bâtiments s’ajoutent aux bâtiments, les cuves se superposent, et un réseau complexe de tunnels relie les différentes étapes de production. La brasserie devient une machine continue, fonctionnant jour et nuit, rythmée par la vapeur, la chaleur, le bruit constant du métal et des fluides.
Au début du XXe siècle, la Dow atteint son apogée. Intégrée à de vastes regroupements brassicoles, elle devient une marque dominante au Québec. Ses bières alimentent les tavernes, les quartiers ouvriers, les ports et les lieux de sociabilité populaire. Son nom s’inscrit dans la mémoire collective, associé à la modernité industrielle, à la consommation de masse et à une certaine fierté locale.
Puis, au milieu des années 1960, l’histoire bascule. À Québec, une série de décès soudains révèle une cardiomyopathie inhabituelle chez de grands consommateurs de bière. Rapidement, un lien est soupçonné avec l’ajout expérimental de sulfate de cobalt, utilisé pour stabiliser la mousse de certaines bières Dow.
La nouvelle se propage. Les médias s’en emparent. La rumeur circule plus vite que les conclusions scientifiques. Même en l’absence de preuve formelle et définitive, la confiance du public s’effondre. La marque, autrefois familière, devient source d’inquiétude.
Les conséquences sont immédiates. Les ventes chutent brutalement, les stocks sont détruits, et la production est suspendue à Québec. En quelques mois, une domination construite sur plus d’un siècle se désagrège. La brasserie ne retrouvera jamais sa position d’avant.
Les années suivantes sont marquées par les rachats, les restructurations et une lente réduction de l’activité. Les machines s’arrêtent progressivement. Les couloirs se vident. Le complexe de la rue Notre-Dame entre dans une forme de dormance, jusqu’à sa fermeture définitive à la fin du XXe siècle.
Aujourd’hui, les vestiges de la brasserie Dow forment un labyrinthe figé. Murs fissurés, carreaux brisés, cuves monumentales et bureaux désertés portent encore les traces d’une activité disparue. Explorer le site, c’est traverser l’ascension et la chute d’un empire bâti sur l’orge, l’acier et l’erreur humaine. Ce n’est pas seulement un bâtiment abandonné, mais une mémoire industrielle qui se décompose lentement.